Livre en streaming

Amazon et le streaming français

Lorsqu’Amazon annonça l’année dernière qu’il lançait une offre de lecture illimitée sur abonnement appelée Kindle Unlimited avec un nombre gigantesque de références, le système de streaming des livres existait déjà en France : Izneo s’était spécialisé en bande dessinée, Youboox fonctionnait avec un système d’adhésion freemium (100 000 titres) et Youscribe offrait en plus un espace de publication (450 000 titres en catalogue). Amazon et son offre mirobolante de 700 000 titres (mais seulement 20 000 en français, et une grande partie qui sont en fait des livres déjà tombés dans le domaine public ou provenant de sa filière d’auto-édition) a poussé les éditeurs français à réagir.

Une médiatrice du livre, Laurence Engel, fut saisie, et dès février 2015, elle annonçait que le type d’abonnement proposé par Amazon était illégal.

« les offres d’abonnement dont le prix n’est pas fixé par l’éditeur contreviennent aux dispositions législatives et devront, le cas échéant, être mises en conformité de la loi. »

La raison : l’incapacité des éditeurs à fixer un prix d’accès pour leurs ouvrages, ce qui est contraire à la loi de mai 2011 sur le prix du livre numérique. Sauf qu’avec le streaming n’est plus un achat classique, mais une licence d’accès à des contenus. Les éditeurs craignaient qu’une offre illimitée ne rémunère pas assez la création, comme on peut le voir avec les nombreux conflits entre artistes et plates-formes musicales qui leur reversent une somme dérisoire qu’après des milliers d’écoutes d’un même titre.

Impacts de la décision

La médiatrice décide de remettre les éditeurs au centre du système de fixation du prix des livres. Les quatre sociétés françaises concernées ont alors six mois pour se mettre en conformité de la loi : Iznéo retire les bandes dessinées n’appartenant pas au groupe Média-Participations et Cyberlibris, quant à lui, choisit de se tourner vers l’international.

Pour tous, le prix des livres numériques dans le cadre des abonnements sera désormais fixé par les éditeurs, selon différentes modalités en fonction du choix des opérateurs :

  • Le prestataire du service de lecture sur abonnement acquiert les droits d’exploitation des livres et en fixe le prix en tant qu’éditeur.
  • Chaque éditeur fixe un prix pour son offre de livres et le montant de l’abonnement est la somme de ces prix individuels à laquelle s’ajoutent les frais d’accès à la plate-forme.
  • L’abonnement acquitté par les clients abonde mensuellement un compte sur lequel est prélevé le prix de chaque consultation individuelle établi par l’éditeur, dans la limite des crédits disponibles.

Dans les faits, le streaming légal en France n’est donc plus illimité, mais chaque page parcourue est décomptée d’une sorte de forfait au mois. Le fondateur de Youscribe, Juan Pirlot de Cobion, pense que sa nouvelle offre « permettra désormais à un lecteur de lire entre 8 et 20 livres par mois. Ce qui laisse tout de même intacte la promesse fantastique d’une bibliothèque digitale moderne, qui replace le livre au cœur des usages ».

Évidemment, le streaming de livres n’est pas vraiment comparable avec celui de la musique ou des films : même un gros lecteur ne peut pas binge-watcher autant de livres qu’un amateur de séries pourrait le faire sur Netflix ou un mélomane qui écoute de la musique tout au long de la journée.

Proposer un service de streaming de livres s’apparente ainsi pour la plupart à une manœuvre publicitaire, car après tout, cela ne s’adresse qu’à une minorité de lecteurs et le profit dégagé est faible, même si la plupart des abonnements mensuels tournent autour de 9,90 €, soit 3,30 € de plus que le budget moyen des Français alloué aux livres.

Le livre réinventé

Cette tarification forfaitaire de la lecture en fonction du nombre de pages lues oblige à un changement de paradigme profond sur le rapport du lecteur au livre : le livre n’est plus un objet de consommation qui, une fois acheté, peut être rangé dans une étagère, donné, vendu, échangé mais il devient un flux de donnés dont le lecteur n’acquiert qu’un droit d’accès pour un temps limité, de façon fragmentée, annulable à tout moment si les conditions d’utilisation changent. Amazon a ainsi décidé, pour les livres auto-édités sur sa plate-forme, de rémunérer les auteurs à la page lue : les livres relus plusieurs fois rapportent ainsi plus d’argent à leurs auteurs. Mais les livres abandonnés en cours de route – ce qui est le lot de beaucoup d’entre eux, en papier ou en numérique – ne seront ainsi plus payés à l’auteur et à l’éditeur de la même façon qu’un livre papier qui serait acheté dans le commerce. Cela rend alors absurde la tarification des livres numériques vendus sur les grandes plates-formes en dehors des abonnements mensuels de streaming : en introduisant l’idée d’un auteur payé à la page lue, en déconstruisant l’objet livre, quelle est la justification pour payer un livre – qu’on lira ou non entièrement – au prix fort, souvent plus cher qu’une édition papier poche ?

La tarification du livre numérique et les nouvelles pratiques qui se créent au fur et à mesure de son appropriation par les lecteurs montrent à quel point nous sommes dans un terrain mouvant, où les auteurs et les éditeurs peinent à trouver leur place face à des systèmes qui opposent consommation illimitée et papillonnante et unicité de l’objet livre. La chaîne de valeur est sans cesse chahutée par ce marché encore balbutiant.

Mais c’est bel et bien maintenant qu’il faut y réfléchir, car en ouvrant les vannes de flux de livres plus ou moins accessibles de façon illimitée, on ne s’interroge plus sur la qualité des ouvrages ni sur la manière dont ils sont produits, ni comment reconnecter le lien entre l’auteur et le lecteur. Avec ce système, le lecteur devient orpailleur obligé à brasser des quantités innombrables de cailloux dans l’espoir de découvrir quelques pépites.

 

 

 

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